PROTOHISTOIRE DU MAROC PRE- SAHARIEN : BILAN ET PERSPECTIVES

Actes du Colloque International : 1ères Journées Nationales d'Archéologie et du Patrimoine. Rabat  1-4 Juillet 1998 .pp.90-98.

                 PROTOHISTOIRE DU MAROC PRE- SAHARIEN :  BILAN ET PERSPECTIVES

                                                                         

  Youssef  BOKBOT 

                      L’un des problèmes qui se pose à tous ceux qui s’intéressent à la protohistoire du Maroc est celui d’établir un cadre chronologique. Si l’on s’accorde en général à faire coïncider les débuts des temps protohistoriques  avec les premières apparitions d’objets métalliques et l’ouverture sur la Méditerranée et l’Atlantique par des échanges que l’on peut qualifier de commerciaux. La fin de la protohistoire, en revanche est très imprécise. Et si la bande littorale septentrionale du Maroc et son arrière pays sont entrés dans l’histoire de l’Antiquité vers le 8ème siècle avant J- C, date à laquelle remontent les plus anciens témoignages de la présence phénicienne. Dans les autres régions continentales, on n’a pas le même schéma évolutif. Ici et là, on est à la marge de cet événement historique. Pendant les siècles de la domination punique, seuls les centres urbains ont cessé d’appartenir à la protohistoire ; les campagnes par contre restèrent fidèles à leurs modes de vie et à leurs rites funéraires.

 

 

       La colonisation romaine ne peut être non plus considérée comme limite finale de la protohistoire dans toutes les régions marocaines. Rome n’a pratiqué au Maroc qu’une occupation limitée. Elle s’était emparée des plaines fertiles du nord-ouest du pays. Au-Delà de la frontière établie par Rome, les autres régions du Maroc ne sont pas mieux connues qu’aux époques antérieures. Il faudra attendre la conquête musulmane pour pouvoir disposer d’écrits concernant toutes les villes et les compagnes du Maroc.

 

 

 

          Tout d’abord, il faut signaler que la documentation archéologique dont on dispose sur les habitats protohistoriques est relativement réduite. Faute de prospections et fouilles systématiques, les travaux de fouilles sont pour la plupart anciens, les stratigraphies sont peu fines et peu convaincantes, et les attributions culturelles sont incertaines et parfois erronées.

     D’une manière générale, en protohistoire, on dispose de diverses sources d’informations : outre les fouilles systématiques, les récoltes de surfaces, les trouvailles isolées et les découvertes fortuites, les tombes se multiplient par rapport aux époques précédentes, et leur inventaire s’enrichit de types très variés. Les habitats se diversifient : aux grottes déjà fréquentes s’ajoutent des villages ou camps retranchés établis la plupart du temps sur des hauteurs.

 

   Tous ces témoins n’ont pas la même valeur, les objets déposés dans les tombes sont d’un choix intentionnel donc subjectif ; mais ils présentent un caractère archaïque car les rites funéraires ne suivent que très lentement l’évolution des populations.

 

          En revanche, les vestiges retrouvés dans les habitats résultent non d’un choix calculé, mais d’un état de fait après abandon ou destruction du site. Donc ils représentent plus objectivement la vie quotidienne des populations. Or, l’étude de l’habitat a rarement retenu l’attention en protohistoire marocaine. Traditionnellement, les cultures de cette période sont définies plutôt par les sépultures, leur mobilier et les rites funéraires (Camps 1961). Il faut donc parvenir à contrôler les résultats des fouilles des monuments funéraires par les résultats d’autres fouilles dans les lieux habités, dans le but d’obtenir une image plus précise et complète des populations protohistoriques.

         Si les objets métalliques ont facilité l’établissement de chronologies très précises des âges des métaux en Europe, au Maroc nous ne disposons pas de cette possibilité. Les armes et autres objets en bronze  ou en cuivre sont très rares et ont été trouvés soit fortuitement, soit dans des conditions stratigraphiques peu claires, ajouté à cela que pendant très longtemps les préhistoriens étaient persuadés à tort que toute l’Afrique du Nord ignorait l’usage des métaux avant l’arrivée des phéniciens (Gsell 1920, Alimen 1955, Vaufrey1955). De ce fait, un certain nombre d’objets en cuivre ou en bronze, découverts fortuitement ou même dans des fouilles programmées peu n’avoir jamais été signalé.

           Cette position négative que fût longtemps celle des préhistoriens quant à l’existence d’un âge des métaux en Afrique du Nord repose sur une grave erreur méthodologique qui consiste à ne retenir que les objets métalliques seulement et à oublier l’existence d’autres documents aussi caractéristiques tel que la céramique. D'ailleurs, c’est en se basant essentiellement sur la céramique qu’on a pu identifier la civilisation campaniforme dans le nord du Maroc ( Ruhlmann 1951, Jodin 1957. 1965, Souville 1984. 1989, Bokbot 1991, Mikdad 1997. 1998) et prouver l’existence de l’Age du cuivre (Souville 1977, Camps et Cadenat 1980).

 

 

              La céramique nous a permis également d’isoler un niveau d’occupation pré-phénicien dans site de Lixus datant du Bronze final (Bokbot 1991, Bokbot et Onrubia 1992), niveau contemporain du site de Kach-Kouch prés de l’oued Laou dans le Rif occidental (Bokbot et Onrubia 1995).

 

 

              Cette possibilité de se baser sur la céramique pour identifier des niveaux du chalcolithique et de l’Age de bronze, fait complètement défaut au Maroc pré-saharien. On ne dispose d’aucune séquence stratigraphique pouvant servir de référence. Quant à l’Age du Fer, ce sont vraisemblablement les Phéniciens qui ont introduit cette nouvelle métallurgie au Maroc (Camps 1961, Bokbot 1991). Les cultures de l’Age du Fer sont surtout connues par les sépultures. On ne saurait cependant admettre que les populations autochtones de cette période ne possédaient point d’établissements sédentaires. Souvent, aux abords immédiats des sépultures existent des ruines d’habitats, des enclos et des enceintes ( Bokbot 1989 ).  Ces dernières occupent une place spécifique dans les types d’habitats de l’Age du Fer.

             Bien des problèmes se posent encore à propos de ces habitats de hauteur. Leur naissance et leur essor sont-ils ou non liés à la présence punique sur le littoral et dans certaines cités de l’intérieur du pays ? Est-ce un souci de défense qui a été la principale cause de l’établissement de ces villages sur des hauteurs ? Existe-t-il une réelle concordance entre ces habitats et les tombes tumulaires voisines ? Leur concentration au Maroc pré-saharien a-t-elle une signification particulière ou est ce dû au hasard des découvertes ?   Plusieurs questions restent sans réponses, faute de prospections systématiques et de fouilles extensives.

               A l’heure actuelle, le bilan des constatations possibles sur l’époque protohistorique au Maroc pré-saharien demeure bien modeste. Il s’agit d’une période relativement pauvre par rapport à ce qu’elle offre au Maroc septentrional. La documentation archéologique est très réduite ; laissant des vides énormes sur la carte, elle est représentée par quelques sites à gravures rupestres et des monuments funéraires en majorité non fouillés. Cette documentation est beaucoup plus réduite pour ne pas dire inconnue en ce qui concerne les habitats. Les milieux clos représentatifs sont très rares. La permanence de certains types de céramique, ainsi que l’absence de datations compliquent encore le problème.

                        La pauvreté des moyens mis en œuvre actuellement, ne permet pas encore de revenir à bout des problèmes qui se posent à la protohistoire du Maroc pré-saharien. Les recherches en cours sont donc réduites à essayer de tirer un parti maximum d’une foule de trouvailles isolées. Ces recherches posent plus de questions qu’elles ne fournissent de réponses.

                        Si au Maroc septentrional les grottes ont apporté des renseignements sur la nature des occupations pré et protohistoriques, au Maroc méridional et pré-saharien, on ne bénéficie pas d’un tel apport. Les grottes sont très rares et quand elles existent, elles ont malheureusement subi des actes de vandalisme. De ce fait, on est dans l’ignorance totale concernant les types de céramiques, d’industrie  lithique et osseuse, et des objets métalliques qui ont pu exister.

                        Sur le plan des prospections superficielles, on connaît surtout du Maroc pré-saharien ses nécropoles protohistoriques, or en parcourant ces régions on se rend compte que les groupements importants de tumuli sont toujours accompagnés de ruines et de structures d’habitats. La documentation qui les intéresse est très ancienne et date du début de ce siècle. En feuilletant la littérature scientifique, on trouve de brèves mentions, sans aucune description, ni relevé de structures. Ces ruines ont été peu étudiées. Bien que l’on soit d’accord pour admettre que certains de ces habitats sont préislamiques, ils furent considérés très souvent comme un domaine d’investigations stériles.

                        En 1957, cependant,  J. Marion publia les résultats de ses travaux sur les habitats désertés de la région d’Oujda. Il fournit la preuve que certains d’entre eux avaient été fondés au moins à l’époque romaine si non bien avant. La même constatation nous l’avons faite lors de nos propres recherches sur les habitats du Sous -méridional et du Tafilalet.

                        Deux sites d’habitat ont  particulièrement retenu notre attention lors de divers travaux de terrain, ils ont livré des éléments archéologiques à forte dominante  protohistorique.  

 
    1 ) Jbel Bouïa au Tafilalet :

                        Le Jbel Bouïa se situe à 10 km à l’ouest-nord-ouest d’Erfoud, sur la rive droite de l’oued Rheris. C’est un petit massif de calcaire dévonien dont les principales arêtes s’orientent du sud-sud-ouest au nord-nord-est. Le pendage des bancs est orienté vers l’est-sud-est, de sorte que les principaux abrupts regardent vers l’ouest-nord-ouest. Le Jbel Bouïa est très proche de l’oued Rheris qui le borde au nord-est. Il est entouré en totalité par les limons de la plaine. Il s’agit d’un relief isolé qui domine une grande partie de la plaine et des oasis du Tafilalet, d’où une position stratégique qui n’a pas échappé aux hommes protohistoriques. 

                        Les ruines d’habitats occupent la partie la plus élevée et la mieux protégée du Jbel Bouïa (voir fig.1). L’habitat domine toute la nécropole protohistorique de la plaine environnante. Sur les côtés  ouest et sud, le site se termine par une falaise rocheuse abrupt. Ses côtés est et nord- est sont protégés par un ravin profond. On ne peu donc y accéder que par le nord.

                        Les ruines de Bouïa constituent un site fortifié de type «éperon barré » (voir fig.2). Le dispositif de fortification a été renforcé dans les zones relativement accessibles, le long du ravin. Les ruines des maisons ne s’appuient pas sur l’enceinte. Elles sont isolées les unes des autres.

                         Les structures ruinées ont des formes carrées, rectangulaires, demi-circulaires ou trapézoïdales. Les parties inférieures des maisons et des enclos sont composées d’un mur à double parements de dalles dressées sur une hauteur de 1 m.

2 ) Igherm Iguizoulen au Sous  méridional : 

             Ce site est considéré par tous nos informateurs comme étant le plus ancien village de la région. Selon eux, sa première occupation remonte à l’époque préislamique. Ces informations orales sont confirmées par la présence de plusieurs vestiges archéologiques de nature différente : des structures d’habitat archaïque avec une enceinte défensive, des tumuli et des gravures rupestres (voir fig. 3).

        Il s’agit d’une colline dominant le village actuel, dont le sommet est composé d’affleurements de quartzite surmonté d’un conglomérat de galets ronds de quartzite. Dans sa partie supérieure, il a été aménagé une enceinte de forme trapézoïdale renforcée par deux tours (voir fig. 4). L’enceinte est composée de gros blocs avec du remplissage à l’intérieur. L’espace intra muros est composé de structures d’habitations en ruines. Immédiatement, en contre bas de l’enceinte deux supports à gravures rupestres ont été découverts dans des endroits diamétralement opposés. Le premier est à l’est représente trois rhinocéros (voir fig. 5). Le deuxième est très érodé, mais il est permis y voir une hallebarde schématisée comparable à celles du Haut Atlas.

             Entre la colline et le lit de l’oued, on note la présence de tumuli et de structures quadrangulaires. Le matériel archéologique récolté en surface se compose de plusieurs tessons de céramique modelée, décorée en majorité d’impression au peigne.                

                        Il est donc indispensable et urgent de fouiller ce type d’habitat afin de compléter nos connaissances sur les populations protohistoriques du Maroc. Il s’agit là d’une période capitale  car elle précède l’établissement d’occupants étrangers. On conçoit l’intérêt que présenterait dès lors l’étude approfondie de l’habitat protohistorique, puisqu’ensuite ce sont les influences étrangères qui interviennent avec force.        

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Bibliographie :

ALIMEN H., 1955, Préhistoire de l’Afrique. Paris.

BOKBOT Y., 1989, «Prospections archéologiques dans le Tafilalet »Université d’Automne Moulay Ali Cherif. Actes de la 1ère session, Centre des   Etudes et de Recherches Alaouites, Rissani.

BOKBOT Y., 1991, Habitats et monuments funéraires du Maroc protohistorique, thèse de doctorat, Université de Provence, vol 2, p. 549.

BOKBOT Y. et ONRUBIA- PINTADO J., 1992, «La basse vallée de l’oued Loukkos à la fin des temps préhistoriques », Lixus, Actes du colloque de Larache(1989), Collection de l’E.F.R. T.166, Rome, pp 17-26.

BOKBOT Y. et ONRUBIA- PINTADO J., 1995, Substrat autochtone et colonisation phénicienne au Maroc, nouvelles recherches protohistoriques dans la péninsule tingitane,  Colloque du C.T.H.S, Pan(1993), pp. 219-231.

CAMPS G., 1961, Aux origines de la berbérie, monuments et rites funéraires protohistoriques, A.M.G, Paris.

CAMPS G et CADENAT P.,1980, « Nouvelles données sur le début de l’Age des métaux en Afrique du Nord », Bull. de la Soc. d’Etud et Rechr. Préhist., Les Eyzies, B.30, pp. 40-51.  

GSELL S., 1920, Histoire ancienne de l’Afrique du Nord, T. 1, 4ème éd., Paris.

JODIN A., 1957, «Les problèmes de la civilisation du vase campaniforme au Maroc », Hespéris, Rabat, T.44, pp. 353-360.

JODIN A., 1965, «Nouveaux documents sur la civilisation du vase campaniforme au Maroc », (Congrès de préhistoire de France, C. R. 16ème session, Monaco, 1959), Paris, pp. 677-681.

MIKDAD A., 1977, «Découverte récente des tessons de céramique campaniforme dans la région du Rif oriental (Maroc) », A V A- Beiträge, 17, Mainz, pp.169-176.

MIKDAD A., 1978, «Etudes préliminaires et datation de quelques éléments campaniformes du site de Kehf- el- Baroud », A V A- Beiträge, 18, Mainz, pp. 243-252.

RUHLMANN A., 1951, La grotte préhistorique de Dar- es-Soltan, Paris.

SOUVILLE J., 1977, «La civilisation du vase campaniforme au Maroc », L’Anthropologie, T.81. pp.572-576.

SOUVILLE J., 1984, «Découverte récente de vases campaniformes au Maroc », L’Age ducuivre européen. Civilisations à vases campaniformes, Paris, pp.241-245.

SOUVILLE J., 1989, «Présence du Chalcolithique au Maroc central », Bulletin archéologique du C.T.H.S., nouvelle série, Afrique du Nord, fasc. 20-21, 1984-1985,Paris.

VAUFREY R., 1955, Préhistoire de l’Afrique, 1, Maghreb, Paris. 

Commentaires (1)

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