Tumulus protohistoriques du présahara maroc, Indices de minorités religieuses ? ain :

  Cet article a fait l’objet d’une communication lors du  Congrès de la SEMPAM, tenu à Tabarka en Tunisie du 8 au 13 Mai 2000, Publié dans les Actes du IIIème Colloque International sur l’Histoire et   l’Archéologie de l'Afrique du Nord. Tabarka. Tunisie 8-13 Mai 2000. Edition   de l’Institut National du Patrimoine - Tunis. pp. 35-45. 

Youssef  BOKBOT*

  Tumulus protohistoriques du présahara marocain :  Indices de minorités religieuses ?

  

                   Contrairement à la préhistoire stricto sensu, la Protohistoire au Maroc a été longtemps négligée. Elle n’a jamais été considérée comme un axe de recherches à part entière, dans les différents programmes de l'Archéologie marocaine. Les travaux qui ont intéressé cette période sont I'oeuvre de personnes isolées, ne bénéficiant d'aune structure de coordination. De ce fait, la documentation dont on dispose est très disparate et peu significative.

            Si les régions situées au nord de la chaîne montagneuse de l'Atlas étaient très ouvertes aux influences méditerranéennes et atlantiques, le Maroc oriental et méridional était en revanche, orienté vers le Sahara. Les chaînes de l'Atlas semblent avoir constitué une barrière entre les deux zones culturelles. Toutefois, il  y a eu divers contacts en suivant des voies de circulation naturelles.

      Si l'on étudie de près la géographie du Maroc, on remarque que l'oued Drâa forme une grande voie de passage d'Est en Ouest. La continuité massive des chaînes montagneuses, depuis l'Atlantique à l'Ouest jusqu'à la Hamada du Guir à l'Est, rend les communications très ardues dans le sens de la longitude. La seule voie de passage du sud vers le nord du Maroc se situe à l'extrémité orientale du Haut Atlas. Par l'oued Daoura et son affluent le Ziz et par l'oued Saoura et son affluent le Guir, on atteint la vallée de Moulouya. Cette voie aboutie à la Méditerranée et à l'Atlantique.

                 L'étude des monuments funéraires protohistoriques du Maroc montre que les groupements  importants  se  situent  au  sud  de  l'Atlas  et  à  l'Oriental  dans  des  zones  steppiques ou  pré - sahariennes.  Ces  nécropoles  suivent des grands  axes de  circulation; on les trouve le long de l'oued Draa, l'oued Ziz, l'oued Guir et  l'oued Moulouya.  Il en ressort que les grandes  vallées ont joué un rôle important en facilitant les contacts et les influences culturelles.

                     Pendant la Protohistoire, on assiste à une régionalisation très accentuée. Certains types de monuments funéraires semblent strictement localisés dans des régions bien définies. C'est le cas des tumulus à chapelle cruciforme des tumulus à  lucarne et  certains monuments  para mégalithiques. (fig.1)

 1    I   . Les tumulus à chapelle cruciforme :  

         La  région de Tafilalet - Guir  offre  un  type  de  monument  funéraire  qui  symbolise  le mariage de deux cultures ; 1'une venant du Sud, l’autre du Nord. Il s'agit des tumulus à chapelle en forme de croix. Les  chapelles sont liées à un rite d’origine saharienne, celui de l'incubation ; en revanche le plan cruciforme est probablement un apport du Maroc septentrional. Il est vraisemblablement le résultat d’influence chrétienne. Les chapelles des tumulus  du Tafilalet et du Guir présentent presque exclusivement des plans cruciformes (fig.2).  La chapelle du tumulus N°3 de Bouïa a la forme d'une croix grecque     et celle de tumulus N°5 de Taouz et celles  de Beraber Sud ont la forme d'une croix de Lorraine.

                        Les monuments à chapelle du Tafilalet -  Guir, bien qu'ils présentent dans leurs rites des caractères archaïques tels que le décharnement préalable à l'inhumation, sont vraisemblablement d'âge récent. Les monuments de Djorf Torba, sur l'oued Guir, ont livré dans leur chapelle cruciforme des stèles gravées ou peintes. Sur l'une des stèles peintes, sont représentés six personnages, dont deux femmes tenant chacune un objet en forme de  croix  latine (fig.3). D'autres  stèles  peintes, (fig.4) présentent des motifs géométriques  d'encadrement semblables à ceux qui encadrent les stèles paléochrétiennes de Volubilis et d'Altava, en Algérie occidentale (fig.5).

 

                 Plusieurs éléments convergent, permettant d’avancer  que les populations qui ont construit les tumulus à chapelle du Tafilalet - Guir pourraient  être de religion chrétienne. Ces monuments seraient l'oeuvre de berbères fraîchement christianisés, qui tout en adoptant l'emblème de leur nouvelle religion, ont continué à inhumer leurs morts selon leurs traditions ancestrales et ont pratiqué des cultes animistes tel que l'incubation. Les tumulus à chapelle du Tafilalet – Guir  peuvent  dater  des  premiers  siècles  de  l'ère  chrétienne et serraient l'oeuvre de populations Gétules.  

               2. Les tumulus à lucarne de Fam  Larjam 

                     Fam Larjam signifie en dialecte  marocain « le col des tumulus ». Il s'agit d'une vaste nécropole qui longe l'oued Draa à l'endroit où celui-ci forme un coude en changeant  de direction, passant de nord-sud à est-ouest.

                      Les tumulus sont de forme conique à sommet aigu. La chambre funéraire, construite en encorbellement, ne présente pas de dalles de couverture, une lucarne a été aménagée à mi-hauteur sur le flanc sud-est du tumulus, elle n'est pas apparente de l'extérieur. La lucarne s'ouvre sur une structure rectangulaire annexe (fig.6).

 

                     La localisation très restreinte de ce type particulier de monuments,  ne permet pas de les comparer à aucun autre type de sépulture protohistorique nord africaine et saharienne. Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer la destination de la lucarne. L’on peut penser que la lucarne a été aménagée pour réaliser des inhumations successives or ses dimensions sont insuffisantes pour qu'un adulte puisse s’y glisser.

 

                   La situation de la lucarne au sud-est, sur un versant exposé aux rayons solaires, permet de proposer une autre hypothèse : à travers la lucarne les rayons de soleil s'infiltrent à l'intérieur de la sépulture, ce qui permet d'obtenir une dessiccation rapide des cadavres et d'éviter les inconvénients de la décomposition.

 

                      Toutefois, nous pensons que la lucarne doit être mise en rapport avec une pratique cultuelle particulière. Plusieurs indices à Fam larjam ont amené le regretté  Gabriel Camps à penser qu'il est possible d'établir un parallèle entre ces lucarnes et les dispositifs désaltérants des tombes de Ras Shamra dans le nord de la Phénicie. Cette hypothèse mérite d'être retenue d'autant plus que certaines traditions juives ont tendance à supposer que les tumulus de Fam le Rjam correspondent à la nécropole de Tidri, premier centre de fixation des juifs dans le Draa.

 

                     Les tumulus à lucarne de Fam le Rjam sont toujours accompagnés de structures rectangulaires assimilées à des tables à offrande. Elles pourraient avoir servi à l'accomplissement de cérémonies de sacrifices, comme elles peuvent être liées à un rite de purification de l’âme et d'éloignement des esprits malfaiteurs. La fouille de ces structures a révélé la présence de foyers de cendres, de fragments de charbons de bois et de petits ossements calcinés; probablement de lièvres et d'oiseaux. Ces éléments peuvent correspondre à des sacrifices ou à des festins funéraires.

 

                     Cependant, une autre explication qui met en relation rituelle la lucarne et la structure annexe pourrait être envisagée. Sur la structure rectangulaire, on allumait des feux pour dégager des  fumées qui allaient s'infiltrer à l'intérieur de la sépulture. La lucarne permet une libation et donne aux fumées de l'holocauste la possibilité de pénétrer jusqu'à l'intérieur de la chambre funéraire pour purifier l'âme du défunt.

 

                       Ce rite de libation est étranger au monde africain et berbère. Ce dispositif rituel pourrait tenir son origine des trous de libation des tombes de l'Orient sémitique. Or il se  trouve  précisément que  des tribus  juives ou  berbères  judaïsées  se  sont implantées depuis des époques très anciennes dans le Draa et dans tout l'Anti-Atlas. Certains auteurs de l'historiographie juive avancent que les plus anciennes des migrations juives au Maroc auraient coïncidé avec le développement de l'expansion carthaginoise.  André Simoneau a découvert deux boucles d'oreilles en cuivre ou en bronze à pendentif ovoïde dans les déblais d'un tumulus de Fam larjam. Ces boucles s'apparentent avec celles de Tayadirt en haute Moulouya, et sont d'inspiration punique.

 

                      Bien que les indications sur l'extension du judaïsme dans le Sud marocain aux époques antique et protohistorique soient incertaines et fragmentaires, elles sont multiples et proviennent de sources diverses. Si les éléments archéologiques confirmant cette occupation fort ancienne ont longtemps fait défaut, les tumulus à lucarne de Fam larjam apportent des témoignages qui permettent de poser la question de l'adoption par les berbères de certains rites sémitiques, parallèlement aux premiers contacts avec les marins phéniciens.

 

3.     Les monuments para mégalithiques de Tayadirt :

                     Dans la nécropole de Tayadirt, en haute Moulouya, un nouveau type de monument funéraire protohistorique a été découvert grâce aux travaux de Nicole  Lambert. Il s'agit d'une sépulture mégalithique complexe, composée d'une enceinte parallélogramme, d'un couloir, d'une chambre funéraire et d'un caisson (fig.7). Ce monument se rapproche de certains dolmens à couloir non couvert. Toutefois, ce type de dolmen n'a pas été reconnu au Maroc.

                        De toute façon, la localisation de Tayadirt au centre du Maroc, loin des limites d'extension méridionale des dolmens marocains, rend peu probables tous rapports avec ces derniers ; ajouté à cela leur situation dans le temps beaucoup plus tardive par rapport au mouvement mégalithique. Leur présence dans une zone très limitée de la haute vallée de la Moulouya nous a conduits à les considérer comme les vestiges d'une minorité religieuse ou ethnique.

                        La localisation de cette nécropole à proximité des mines de plomb argentifère et de cuivre d'Ahouli et Mibladen, laisse supposer que cette culture régionale s'est fondée sur le plan économique, sur l'exploitation des gisements de métaux. Selon André Jodin, les mines de la haute Moulouya ont livré des lampes antiques accompagnant des pics de pierre. Nicole Lambert et Georges Souville ont montré l'influence punique qui apparaît dans le mobilier de la nécropole de Tayadirt (fig.8). Ainsi la boucle d'oreille en or du monument para- mégalithique est d'un type analogue trouvé dans les nécropoles puniques de Carthage. Les grandes boucles d'oreilles constituées d'un ou de deux croissants, les perles en verre et en cornaline font partie du mobilier que l'on trouve fréquemment dans les sépultures puniques. En ce qui concerne le bétyle dressé dans l'angle de la chambre funéraire du tumulus N°2, l’influence punique est certaine.

                      La figurine en bronze du tumulus N°l est une réplique presque exacte de l'attache d'une anse de jarre en bronze trouvée dans la nécropole d'Ampurias en Espagne (fig.9). Les deux figurines se superposent exactement : même dimensions, même profil, même dessin. La présence de cette figurine à Tayadirt, permet de penser que ce monument ne remonte pas au-delà du IIIème siècles av.J-C.

                       Deux détails importants, l'un architectural, l'autre rituel, permettent de faire un rapprochement entre Tayadirt et Fam Larjam: derrière la chambre funéraire du tumulus N°l de Tayadirt, il existe un caisson rectangulaire rempli de plaquettes de grès. Il peut être considéré comme une table à libation. Sa structure permet l'écoulement d'offrandes liquides pour atteindre la chambre funéraire. De point de vue rituel, ce caisson obéit au même principe que celui offert par la lucarne des tumulus de Fam Larjam. La chambre funéraire des deux tumulus de Tayadirt a révélé dans sa partie supérieure des foyers d'offrandes formés de pierres  noircies,  de cendres contenant de petits charbons ainsi que des ossements de lièvres et d'oiseaux. Cette constatation s'applique également aux tumulus de Fam Larjam,  où des ossements d'oiseaux et de lièvres mêlés aux cendres ont été découverts au sein des  tables à offrandes associées aux tumulus à lucarne.

                          Ces éléments architecturaux et  rituels  sont à mettre avec d'autres indices fort intéressants. Dans les deux sites,  à Tayadirt  comme à Fam Larjam, La région environnante est riche en gisements miniers: plomb, cuivre, argent et or, dont certains ont connu une exploitation ancienne.  L'architecture funéraire est très originale, formant deux types inconnus des autres régions du Maroc et d'Afrique du Nord.  Les rites funéraires reflètent  une influence  orientale  sémitique, notamment le  rite de libation  et  la pratique  d’offrandes  animales. Le mobilier archéologique, plus à Tayadirt qu'à Fam Larjam, laisse transparaître l'influence des goûts puniques.

                               L'analyse de la toponymie tend à appuyer ces hypothèses : Tayadirt en dialecte Tamazight est synonyme de Tagadirt en dialecte Tachalhaït, et qui veulent dire le petit Agadir.  Fam Larjam se trouve non loin du lieu dit Agadir n'Fnik, qui pourrait signifier en Tamazight l'Agadir des Phéniciens.

                                A Tayadirt comme à Fam Larjam, la majorité des données archéologiques, architecturales et funéraires mettent en valeur un contexte étranger au monde paléo- berbère. Ces  données  nous  rapprochent  plutôt  de  l'ambiance  sémitique.  L'on aurait là peut être deux colonies de libyco- phéniciens que Hannon, l'amiral carthaginois, aurait pour mission d'implanter au- delà des colonnes d'Hercule.

       A notre sens, cette pénétration très profonde de ce complexe d'éléments d'inspiration orientale, dans l'hinterland marocain, est à mettre en relation  avec des  isolats  ethnico -religieux, formant  très  probablement  des étapes  qui jalonnent une route commerciale à la recherche de l'or et d'autres produits de commerce carthaginois.

                    En termes de conclusion, nous pensons qu’il est grand temps que des programmes archéologiques sur le judaïsme et le christianisme voient le jour au Maroc. Ces deux axes de recherches sont prometteurs d’apports nouveaux sur   l’histoire et les civilisations de notre pays. Ils vont permettre tout d’abord, de combler un vide documentaire, et contribueront à mettre en valeur l’identité plurielle qui constitue la richesse du Maroc.

Bibliographie : 

  Bokbot Y., 1991, Habitats et monuments funéraires du Maroc protohistorique, Thèse de Doctorat. Université de Provence. Aix-Marseille I. 549 p.

  Camps G., 1961, Aux origines de la Berberie: Monuments et rites funéraires protohistoriques, A.M.G. Paris.

  Camps G., 1965, les monuments funéraires à niche et à chapelle dans la protohistoire nord africaine, Congrès préhistorique de France, XVIème  session, Monaco 1959.

  Camps G., 1984. Rex maurorum et romanorum, Recherches sur les royaumes de la Maurétanie des VIème et VIIème siècles, Antiquité africaine, t. 20, pp. 183-21.

  Camps G., 1986, Funerary monuments with attached chapels from the northern Sahara, The African Archaeological Review, 4. pp. 1 51-164.

  Jacques- Meunié D., 1958, La nécropole de Foum le Rjam, Tumuli du Maroc  présaharien, Hespéris, t. LV. pp. 95-142.

  Jodin A., 1966, Les gisements de cuivre au Maroc et l'archéologie des métaux (Gravures rupestres et tumulus). B.A.M., t.VI. pp. 11-27.

  Lambert N., 1967, Tayadirt, une nécropole protohistorique en haute Moulouya, Libyca, A.P.E., t. XV. pp. 215-260.

  Lambert N., 1967, Une amulette en bronze trouvée à Tayadirt (Maroc), B.C.T.H. (N.S) N° 3 .pp.265-267.

  Lambert N., et  Souville G., 1970, Influences orientales dans la nécropole mégalithique de Tayadirt (Maroc), Antiquités africaines, t.IV. pp. 63-74.

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  fig.1 : carte de répartition des sites pré et protohistoriques du Maroc

 fig.2 :   Tumulus à  chapelle  en  forme  de  croix  de  Tafilalet – Guir 

     (1-2-4-5-6 Taouz, 3-7 Bouïa, 8 Besseraiani, 9 Fedj el Koucha, 10 Jorf Torba, 11 Beraber)

  fig.3 : stèle peinte de Jorf Torba (oued Guir

   fig.4 : stèle peinte de Jorf  Torba avec encadrement géométrique

  fig.5 : encadrements géométriques paléochrétiens

             (1.Jorf Torba, 2-3-4.Altava, 5.Altava et Volubilis)

  fig.6 : tumulus à lucarne de Fam Larjam (oued Draa)

 fig.7 : tumulus paramégalithique de Tayadirt (oued Moulouya) 

 

  fig.8 : mobilier funéraire d’influence punique à Tayadirt

 

 

 

 

Commentaires (4)

1. boukhelif 19/10/2008

la lucarne située sur la partie sud est de la structure communique avec une antichambre donnant sur un couloir qui mene a la chambre mortuaireEle sert je crois aux offrandes que les vivants offrenr aux morts

2. pygrre35 (site web) 06/03/2009

sur la protohistoire le Maroc a un très riche passé sur son littoral ö grès des précessions il serais intéressent de recensez les marées en influence de Gibraltar est le gulf-stream époque Pythéas &@+

3. Jean Cassaigneau 14/09/2010

Cher Monsieur Bogbot,

Dans le cadre de recherches sur la sculpture géométrique de l'époque wisigothique dans le royaume de Toulouse, je serais très intéressé à visionner les photos de votre fig.5 qui ne sont pas sur votre site et que je ne peux me procurer vu que les bibliothèques univ. de Suisse (je réside à Genève)ne possèdent pas les actes du colloque de Tabarka.
Merci d'avance.
Cordialement
Jean Cassaigneau

4. Coach Outlet (site web) 03/08/2012

Yu Yang, one of the two Chinese athletes penalized, said on Coach Factory Outlet her blog that she was done competing in a sport she dominated for several years. A two-time Olympic medalist and Coach Outlet a world champion in women’s doubles,

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