Le cromlech de Mzora, témoin du mégalithisme ou symbole de gigantisme de pouvoir ?

In,  La pierre et son usage à travers les  âges. Jardin des Hespérides, Revue de la Société Marocaine  d'Archéologie et de Patrimoine. N° 4, Mai / Octobre 2008. Rabat. pp.25-29

Youssef Bokbot *

Le cromlech de Mzora, témoin du mégalithisme ou  symbole de gigantisme de pouvoir ?

 Le tertre à enceinte mégalithique de Mzora, est situé à côté du village de Chouahed, à environ 15 km au sud-est de la ville d'Azila. Ce monument a été signalé dès 1831 par le riche voyageur anglais, Sir Arthur Coppel De Brooke. En 1846, dans sa Description de l’Empire du Maroc, M.Renou, en parle pour la première fois, sous son nom locale : « L’outed », qui fait référence au grand monolithe  qui le compose. Mais c’est au Docteur Bleicher que nous devons la description complète et le plan du tumulus qu’il publia en 1875.  Le diplomate français Charles Tissot l'a décrit sommairement en 1876. Le père Henry Koehler en  a donné en 1932, une description des monolithes qui se trouvaient aux alentours du monument.

 Le monument de Mzora a été, semble t’il,  fouillé déjà pendant l’antiquité, par le général et homme d’Etat romain Quintus Sertorius, qui l’a pris pour le tombeau du géant Antée, légendaire roi de libye nord occidentale, tué par Hercule. Entre 1935-1936, C.de Montalban, a fait subir à ce monument unique, des fouilles désastreuses. Les énormes tranchées qu’il a pratiquées, ont complètement défiguré le site (fig.1). Vraisemblablement peu satisfait du résultat, Montalban n’en laisse malheureusement aucune publication. Il a fallu attendre la publication de Miguel Tarradell pour avoir une vision complète de ce qui restait de ce monument.

Le cromlech de Mzora est, en fait, un grand tertre presque circulaire,  son diamètre nord-sud est de 54 m et celui d'est -ouest est de 58 m. Sa hauteur atteint 6 m au point le plus élevé. Le tertre est délimité à sa base par un mur de soutènement, composé de plusieurs assises de blocs rectangulaires, bien équarris et assemblés sans mortiers. A peu de distance de ce mur, 167  monolithes, disposés en cercle, entourent le tertre (fig.2). Ils sont de section, soit circulaire, soit ovale, soit rectangulaire avec des angles arrondis. Ces monolithes ont tendance à s'effiler  vers le sommet.Ces trois types de monolithes se répartissent sans aucun ordre, sauf dans la partie nord du  tertre où plusieurs monolithes à section rectangulaire s'alignent sur une longueur de 5,80 m.

Les monolithes font, en moyenne, 1,50m de hauteur. Cependant, dans le secteur ouest, certains sont plus hauts et c'est là qu'ont été trouvés les deux monolithes les plus importants. Le plus grand, appelé "El’outed"(le piquet), a une hauteur de 5 m (fig.3). Le second mesure 4,20 m de hauteur. Le monolithe d'El’outed présente à 1,50 m de hauteur, un trou de 20 cm de diamètre et de profondeur, sur sa face est. Selon M. Tarradell, ce trou est d'origine anthropique. D'autres monolithes présentent des cupules plus ou moins profondes, mais il n'est pas possible de déterminer si elles sont naturelles ou artificielles. (fig.4)

A proximité du centre du tertre, ont été trouvées quelques dalles plantées dans le sol. Ces restes, semblablement d’une chambre funéraire, sont considérées par certains comme les vestiges d'une sépulture de type dolménique.

 Le tumulus de Mzora appartient probablement à un ensemble de tumulus de même nature. A une cinquantaine de mètres au nord-ouest du tumulus de Mzora, M. Tarradell a relevé la présence d'un groupe de 16 monolithes effondrés constituant vraisemblablement une portion d'un cercle de monolithes analogue. A 150 m au nord de Mzora, on trouve également quelques monolithes renversés semblables aux précédents.

 Le tertre à enceinte de monolithes de Mzora est, dans l'état actuel des connaissances, unique en Afrique du Nord.  En l’absence de rapport de fouilles, sa datation pose un réel problème. Nous n'avons donc aucune indication sur le mobilier funéraire qu'aurait pu contenir ce monument. Seules des comparaisons, fondées sur la qualité de taille des monolithes et des pierres de l'enceinte qui délimite le tertre, apportent des éléments de datation relative.

 Le monument de Mzora a été longtemps rattaché à l'ensemble mégalithique européen, car on se basait sur la présence des monolithes qui étaient assimilés aux menhirs européens.

 Miguel Tarradell a écarté cette hypothèse et sans doute a-t-il eu raison. En effet, selon lui, ce tumulus ne peut remonter à une époque aussi lointaine. Cette affirmation repose sur la qualité observée du travail des pierres qui constituent la base du mur du tumulus, ainsi que sur la forme des monolithes de Mzora. Ces derniers sont remarquables en raison de la régularité et la qualité de leur taille, ce qui n'est pas souvent le cas avec les menhirs européens

 En fait, le tumulus de Mzora ne se différencie des autres tertres du nord-ouest du Maroc que par les dimensions plus importantes des monolithes de l'enceinte. Gabriel Camps a noté que même si ce caractère n'est pas typiquement africain, il représente cependant le développement, dans le sens vertical, des pierres souvent placées à la base des tumulus nord-africain.

 En fait, ce gigantisme qui a servi de référence pour rattacher Mzora au mégalithisme ibérique,   n’est pas un phénomène étranger  aux monuments funéraires du nord-ouest marocain. D’autres grands tertres ont été signalés dans le Maroc septentrional. Le tumulus de Sidi Khelili mesure 90 m de long, 30m de large et 8m de haut. Celui de Nouillat Kebira mesure 41m de diamètre et 8m de haut. Un grand tertre a été identifié par Danilo Grebenart dans la région de Taza. Il mesure une centaine de mètres de diamètre à la base et une quinzaine de mètres de hauteur.

 Le monument de Mzora présente, toutefois, des influences venant de l'Atlantique. Il semble qu'il est orienté à l'ouest, en tous cas, la localisation des deux grands monolithes le laisse entendre. Une telle orientation est rare, sinon absente dans les monuments funéraires protohistoriques du Maroc. Il semble qu'à cette époque, on orientait les sépultures, soit vers l'Est, soit vers le Sud-est.

 Miguel Tarradell et Gabriel Camps considèrent le tumulus de Mzora comme un monument indigène construit vraisemblablement à l'époque préromaine pour un chef ou roi maure de la région. Ce qui nous renvoi à se poser la question de l’hiérarchisation social au Nord Ouest de l’Afrique.

 L'attention de qui s'intéresse à l'émergence des royaumes libyques est d'abord attirée par de grands tombeaux, que l'on a tendance à dire princiers et qui supposent, en tout cas, la possibilité pour ceux qui les ont élevés de contraindre des dépendants à un surtravail considérable.

L'importance de ces gigantesques monuments est à prendre en considération, parce qu'ils supposent un pouvoir assez fort pour requérir un surtravail considérable, mais aussi parce qu'ils dénotent une sur naturalisation des chefs tribaux en train de se transformer en rois.

 A Sidi Slimane : monument funéraire en forme d'habitation cachée sous un tertre: cette habitation, excentrée  comporte couloir, cour et chambre funéraire couverte de rondins de thuya. Deux corps reposent dans la chambre, et deux autres dans le couloir et dans la cour, sans doute deux serviteurs enterrés après immolation pour garder la sépulture des chefs. On a retrouvé des pièces d'ivoire qui devaient faire partie d'un coffret. Non loin, une inscription Iibyque se rapporterait à l'inhumation de deux personnages, un père et son fils. La date du monument pourrait être fixée par les amphores qui y ont été trouvées: 4e ou 3e siècle.

La conclusion s'impose d'elle-même : des Confédérations puissantes, sinon des royaumes, s'étaient donc constituées au Maroc dès le IVe siècle avant notre ère.

S'il est bien vrai que deux serviteurs y ont été immolés pour accompagner leurs maîtres dans l'au-delà, on possède une indication du plus haut intérêt, car ces sacrifices humains représentent un rite essentiel du pouvoir dans des .sociétés de classes en formation,

 Le cas du Maroc du Nord-Ouest, avec plusieurs grandes sépultures, montre-t-il une étape intermédiaire où de puissants chefs de confédérations de tribus s'imposent. Il est clair en tout cas que ces chefs qui s'affirment comme rois profitent d'un accroissement marqué des forces productives lié à l'utilisation d'un araire, si archaïque fût-il, qui entraîne un considérable développement de la production et un remarquable essor démographique. L'organisation du travail de la terre, la répartition du produit social imposent une autorité plus forte, et qui s'étende sur de plus vastes surfaces.

 Que les origines des dynasties libyennes restent entourées de beaucoup de mystère n'a rien qui puisse étonner: leur pouvoir, qui finit par s'exercer sur d'immenses territoires, est en fait issu des pouvoirs de chefs de tribus qui ont réussi à étendre de plus en plus leur mouvance.

* Dr Youssef Bokbot, Professeur Habilité, Département de Préhistoire, Institut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine, Angle rues 5 et 7  Madinat Al Irfane, Hay Riad, B.P : 6828 Rabat - Instituts. Maroc. Tél: +212.5.37777716 Fax:+212.5.37772799 Mobile: +212.6.63810058. email : bokbotyoussef@yahoo.fr ,

Site web: http://bokbot.e-monsite.com 

(1) C. Tissot : les monuments mégalithiques et populations blondes du Maroc. Revue d'Anthropologie, t. V, 1876, p. 387.

(2) C. Tissot : Recherches sur la géographie comparée de la Maurétanie Tingitane, 1878, p. 313-314.

 (4) Bleicher : Recherches d'archéologie préhistorique dans la province d'Oran et la partie occidentale du Maroc, Matériaux, 1875, p. 210.

BLEICHER (M.G.), Recherches d'Archéologie préhistorique dans la province d'Oran et dans la partie occidentale du Maroc. Matériaux Hist. primitive et naturelle Homme, Paris, 11 e année, 2e série, t. 6, 1875, p. 211-212, fig. 91-92

(1) Arthur C. de Brooke: Sketches in Spain and Morocco. London, 1831, vol. II, p. 36.

(2) Ch. Tissot: les monuments mégalithiques et les populations blondes du Maroc. Rev. D’Anthrop., V, 1876, pp.

385-392 (p. 388-89).

(3) H. Koehler : les civilisations mégalithiques du Maroc, l, Menhir de Mesora, B.S.P.F. 29, 1932, pp. 413-420.

(4) M. Tarradell : El tumulo de Mzora. Archiv. Prehist. levantina, 3, 1952, pp. 229-239.

TARRADELL MATEU (M.), El tumulo de Mezora (Marruecos). Archiv. Prehist. levantin a, t. 3, 1952, p. 229-239, 1 fig., 2 pl.

 CAMPS (G.), Aux origines de la Berbérie. Monuments et rites funéraires protohistoriques.Paris, 1961, p. 13, 76-78, 552-553 et 600-601, pl. J, 2.

Daugas J-P et Sbihi-Alaoui F-Z : Le Néolithique, dans Maroc, les trésors du royaume. Catalogue d’exposition : Temps du Maroc en France 1999. Musée du Petit Palais. pp: 34-39.

SOUVILLE (G.), Eléments nouveaux sur les monuments funéraires préislamiques du Maroc.B. Soc. préhist. franç., t. 62, 1965, p. 490, fig. 1, pl. 2.

COPPELL DE BROOKE (A.), Sketches in Spain and Morocco. Londres, 1831, t. 2, p. 35-47, pl. –

TISSOT (C.), Sur les monuments mégalithiques et les populations blondes du Maroc.  R. Anthropologie, t. 5, 1876, p. 387 et 389.

GHIRELLI (A.), Los monumentos megaliticos de Msora. Africa, Ceuta, ep. sec., t. 6, 1930, p. 192-195, fig.

KOEHLER (H.), La civilisation mégalithique au Maroc. 1. Menhir de Mçora. R Soc. préhist. franç., t. 29, 1932, p.413-420, 5 fig

MARTINEZ SANTA OLALLA (J.), Monumentos megaliticos de M arruecos. Actas y memorias Soc. espaiiola Antropologia, Etnografia y Prehistoria, t. 14, 1935, p. 262-263, pl. 28   

   SANCHEZ DIA (R.), El cromlech de Mezora. Mauritania, Tanger, t. 21, n° 253, 1948, p. 279-280, fig.

                              

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site