
Interview accordée par Mr Youssef Bokbot au quotidien marocain « Libération », en mai 2006, suite à la première campagne de fouilles dans la grotte d'Ifri n'Amr ou Moussa (Province de Khémisset), effectuée en avril 2006.
Libération : On annonce une découverte exceptionnelle dans la région de khémisset ? De quoi s’agit-il au juste ?
Réponse Youssef Bokbot :Dans le cadre des activités de recherches menées par l'Institut National des Sciences de l'Archéologie et du Patrimoine (Rabat), un programme de prospections et de fouilles archéologiques est mis en place dans le pays Zemmour (Province de Khémisset), depuis l'année 2005. Intitulé: "Néolithique et Protohistoire des plateaux de Zemmour", ce programme pluridisciplinaire national a déjà réalisé une première campagne de prospections en Avril 2005, qui ont révélées une richesse patrimoniale d'une importance indéniable. Plus de 26 sites archéologiques ont été découverts, inventoriés et documentés.Les Travaux de fouilles entamées depuis début avril 2006, dans la grotte d'Ifri n'Amr ou Moussa ont permis la mise au jour de structures d'habitats, de sépultures et de mobilier archéologique, appartenant tous à l'âge du cuivre et plus particulièrement à la civilisation campaniforme (entre 5000 et 4000 ans av. le présent), ce qui est une première en soi dans l'histoire de la recherche archéologique au Maroc.La découverte en stratigraphie d'objets en cuivre, habituellement très rares, dont une pointe de Palmella et un poinçon double, et d'industrie osseuse, dont une aiguille à chas et plusieurs pionçons et plumes, ainsi que plusieurs tessons de céramique campaniforme, tous d'une fabrication remarquablement très fine, permet d'ores et déjà de classer la grotte d'Ifri n'Amr ou Moussa parmi les sites majeurs de la civilisation campaniforme. Ces découvertes permettront sans aucun doute d'enrichir nos connaissances sur les cultures de l'âge du Cuivre au Maroc et dans tout le bassin occidental de la Méditerranée. Le caractère exceptionnel de la grotte se renforce davantage avec la découverte d'un squelette humain inhumé dans une structure sépulcrale, ce qui en fait le premier Homme Campaniforme, jamais découvert au Maroc auparavant. Il est à signaler également la découverte d'un objet de parure d'une rare beauté, unique en son genre dans toute l'Afrique du Nord. Il s'agit d'un élément de collier façonné dans une défense de sanglier, épousant intentionnellement la silhouette d'un serpent.
Libération : En tant qu'archéologue, quelle évaluation faites vous de cette découverte ?
Réponse:tout d'abord, je voudrais signaler et insister sur le fait que cette découverte a été faite, et c'est une première au Maroc, au sein d'un programme de recherche nationale à 100% marocain, ce qui met en valeur les potentialités et l'expertise des chercheurs marocains dans le domaine de la recherche archéologique. En effet depuis déjà plus de 15 ans, le Maroc dispose de cadres essentiellement formés dans les universités européennes, dont la compétence n'est plus à démontrer. Il est vrai que les moyens logistiques et financiers font cruellement défaut, et constituent de ce fait un handicape majeur à tout développement de l'archéologie au Maroc. Pour revenir à l'impact scientifique de ces découvertes, j'aimerais attirer l'attention du grand public que les vestiges que nous avons mis à jour dans la grotte d'Ifri n'Amr ou Moussa (Commune des Aït Sibern, Oued Beht) témoignent de l'essor de la civilisation campaniforme (5000-3500 avant le présent) dans cette partie des plateaux de Zemmour. A noter que cette civilisation de l'âge du cuivre s'est répandue dans toute l'Europe occidentale et une partie de l'Europe centrale. Le Maroc présente l'originalité d'être le seul pays d'Afrique à avoir été atteint par cette culture protohistorique. Ces dernières découvertes aux environs de Khémisset, vont sans aucun doute enrichir le débat au sein de la communauté scientifique internationale, concernant l’origine de cette civilisation et de son extension. D’ailleurs, tous les spécialistes internationaux ont suivi avec intérêt nos découvertes, lors du Meeting international sur la civilisation campaniforme qui s’est tenu à Florence en Italie du 11 au 17 mai 2006.
Libération : L'INSAP mène depuis 2005 un important programme de fouilles archéologiques. Pouvez vous nous en parler plus aux détails de ces recherches ?
Réponse:les fouilles archéologiques que nous menons depuis 2005 dans la région de Khémisset, s’inscrivent dans le cadre d’un programme de recherches intitulé: « Néolithique et Protohistorique des plateaux de Zemmour ». Nous avons effectué une campagne de prospections au mois d'avril 2005. Nous avons été étonnés de la richesse de la région en vertiges archéologiques. Rien que dans la zone de Oued beht Aït Sibern, qui représente moins de 10% du territoire global de prospections, nous avons dénombré plus de 26 sites archéologiques se rattachant au Néolithique et aux Âges des métaux (7000-2800 avant le présent). Les sites médiévaux islamiques devraient être encore plus nombreux. Le choix de cette région comme terrain de nos recherches n’est pas le fruit du hasard. Le pays Zemmour est une zone géostratégique : c’est un passage obligé dans le grand axe de circulation Est – Ouest, entre les plaines atlantiques d’un côté, et les plaines du Saïs et les hauts plateaux de l’Oriental de l’autre côté. Le pays Zemmour possède des potentialités agricoles et minières importantes : des terres fertiles , des cours d’eau permanents , une flore et une faune riche et variée , des gisements de sel et même des mines d’étain . Autant de conditions idéales qui ont attiré l’homme préhistorique et protohistorique et qui l’ont encouragé à s’y installer et à y développer des cultures et civilisations. Le programme de recherches archéologiques « Néolithique et Protohistoire des plateaux de Zemmour » est pour tâche essentielle de découvrir, d’étudier et de faire connaître ces civilisations de nos aïeuls à la communauté scientifique nationale et internationale, ainsi qu’au grand public. L’étude des gisements pré et protohistoriques de cette région contribuera à définir la nature et les différents aspects chrono culturels des occupations humaines d’une zone continentale du Maroc par rapport à ce qu’on sait déjà du littoral . Les résultats éventuels des travaux de terrain pourront permettre de comprendre la signification des mutations socio-économiques et culturelles dues au passage d’un mode de vie basé exclusivement sur la cueillette et la chasse à la production de ressources alimentaires. Ces résultats contribueront sans aucun doute, à une meilleure compréhension de la portée réelle des modifications des stratégies d’occupation et de gestion du territoire, liées à l’introduction de la métallurgie et à l’ouverture sur la Méditerranée ainsi que sur l’Atlantique par des échanges commerciaux, à partir des civilisations de l’âge du cuivre jusqu’à la période phénicienne .
Libération : Quel est le programme de recherches établi par votre département ?
Réponse: Apres cette première campagne de recherches dans la grotte d'Ifri n'Amr ou Moussa, et suite à la couverture médiatique sans précédant dont elle a bénéficié, à travers la presse écrite nationale et internationale ainsi que par les chaînes télévisées marocaines et étrangères, nous espérons que notre ministère de tutelle nous accorde plus de moyens financiers et logistiques pour nos missions futures, permettant ainsi la réussite et la bonne Marche des activités de recherches nationales. A ce titre, nous aimerions remercier les autorités provinciales de Khémisset, et communales des Aït Sibern qui ont facilité notre tâche, en mettant à notre disposition les moyens dont on avait besoin. Qu’ils trouvent ici notre profonde reconnaissance et nos hommages les plus sincères.
Pour l’année 2007, nous envisageons la poursuite des travaux de fouilles dans la grotte d’Ifri n’Amr ou Moussa, mais en parallèle, nous allons reprendre les travaux de prospections dans l’optique de couvrir les autres zones de Zemmour, tels que Oulmès, Bouquachmir, Aït Ouahi et Aït Yadine. Notre objectif final est d’établir l’Atlas archéologique de tout le pays Zemmour. Cet Atlas pourrait servir de document de base utile à l’établissement de circuits touristiques associant le patrimoine culturel au paysage naturel. Ce patrimoine archéologique, conjugué aux sites et paysages naturels, pourrait devenir une locomotive de développement socio-économique local et régional. La mise en application de projets de mise en valeur du patrimoine devrait amener les populations locales à s’approprier leur patrimoine et à se rendre compte de son extrême utilité dans les projets de développement humains.
Le but final de cette association entre professionnels de patrimoine, communes et population locale est d’encourager les gens à prendre en charge positivement leur patrimoine et à en tirer profit légalement, et delà à prendre conscience de son intérêt socio-économique, pour vouloir veiller à sa sauvegarde et sa mise en valeur.
Libération : Quel est le rôle de chacun de vous dans le domaine de la recherche archéologique ?
Réponse: Notre programme : « Néolithique et Protohistoire des plateaux de Zemmour », se définit comme étant pluridisciplinaire, associant Archéologues préhistoriens, Géographes, Géomorphologues, Paléontologues et Anthropologues. Le paléontologue a pour tâche la détermination des espèces animales qui étaient en contact avec les populations préhistoriques. Est-ce qu’elles étaient chassées comme gibier ou élevées comme animaux domestiques. L’anthropologue étudie les ossements humains découverts en cours de fouilles. Il note la disposition de chaque os du squelette à fin d’observer les positions volontaires et intentionnelles. Celles-ci nous renseignent sur les rites funéraires et les pratiques cultuelles. Il note également les déplacements involontaires post inhumation, et détermine les facteurs de ces perturbations non anthropiques. Les observations faites sur le terrain même, permettent de déterminer le sexe du défunt, son âge réel au décès, les maladies dont il était atteint, et parfois même la cause de son décès. L’étude en laboratoire apporte plus de précisions, entre autres, sur son régime alimentaire, sur son mode de vie s’il était sédentaire ou en perpétuel déplacement. Les différentes analyses physico-chimiques nous livrent les datations absolues, indispensables pour situer chronologiquement chaque occupation au sein de l’échelle du passé de l’humanité. A travers l’analyse ADN, on arrive à reconnaître son patrimoine génétique, et à partir delà réaliser des études statistiques sur les différents groupes ethniques, sur le métissage, sur les maladies liées à l’endogamie…etc.
Les géographes et les géomorphologues quant à eux, retracent le cadre de vie dans lequel les groupes humains ont vécu et évolué, le climat qui régit à ces époques, la flore dominante, si l’homme produisait ses ressources alimentaires ou s’il se contentait simplement de les cueillir directement de la nature ; les matériaux et les matières premières qu’il a utilisé est ce qu’il les a extraites sur place ou qu’il les a cherché loin de son territoire…etc.
Tous ces spécialistes travaillent en étroite collaboration avec l’archéologue, qui armé des résultats de ces différentes disciplines, est appelé à avoir un esprit de synthèse. Il étudie les civilisations du passé dans leurs globalités, effectue des comparaisons et des rapprochements avec les civilisations environnantes, cherche les origines de chaque culture et ses aboutissements dans le temps et dans l’espace.
Pour conclure, je dirais que note patrimoine archéologique est le témoin du génie créateur de nos ancêtres à travers les âges. Il constitue de ce fait nos racines et notre héritage dans lequel nous puisons les différentes composantes culturelles et philosophiques de notre identité plurielle. Sauvegarder ce lègue est indispensable pour comprendre notre état présent, et primordial pour forger notre avenir. Le sauvegarder ne veut pas toujours dire le muséifier à outrance. Il faut lui redonner vie à travers des projets de co-développement qui doivent profiter des potentialités naturelles et culturelles des régions pour contribuer à leur développement socio-économique. La mise en valeur du patrimoine archéologique, architectural, ethnographique et environnemental peut devenir l’un des moteurs principaux pour créer les conditions nécessaires à l’augmentation du niveau de vie des populations. Le patrimoine peut devenir un bien économique capable de générer des offres d’emploi, contribuant à créer des accumulations de richesses pour les individus et les collectivités.
Dr Youssef Bokbot, Professeur habilité,Institut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine,Av. J. Kennedy, Casier postal, Rabat-Souissi, Maroc Tél. 212 37 75 09 Fax 212 37 75 08 84 GSM : 212 63 81 00 58 .
E-mail : bokbotyoussef@yahoo.fr , , Président de l'Association Zemmour pour l'Archéologie
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