le Journal Hébdomadaire,Portrait de Youssef Bokbot

 

 

 

 

 

 

 

 

le Journal Hébdomadire.rubrique Portrait 
Samedi 18 Novembre 2006   
   

 

 

Je pense, donc je suis
 
 Youssef Bokbot, 46 ans, est archéologue, enseignant chercheur et gréviste, porte-parole de 19 grévistes de la faim. Leur seul tort : être diplômés d’un doctorat d’Etat français.
Depuis le 1er novembre dernier, 19 enseignants chercheurs du Syndicat de l’enseignement supérieur se sont mis en grève de la faim. Youssef Bokbot est leur porte-parole, gréviste aussi mais pas encore de la faim. Un homme dépité par l’indifférence générale doublée de celle du ministère directement concerné par un problème d’une accablante absurdité.

«Quel que soit le pays au monde où vous ayez fait vos études, l’équivalence des doctorats est reconnue et accordée par le Maroc sauf en ce qui concerne le doctorat français. Ainsi un docteur d’Etat diplômé en Albanie ou en Ukraine est considéré, traité et payé comme un docteur d’Etat d’une université marocaine dès qu’il pose ses pieds ici et promu systématiquement au titre de professeur de l’enseignement supérieur au bout de 4 ans», explique-t-il. «Tandis qu’un docteur d’Etat diplômé d’une faculté française ne sera que professeur assistant et appelé à passer deux concours, sous couvert d’une épreuve de titre conséquente, pour être reconnu comme tel». Querelle d’appellation, direz-vous. Pas lorsqu’il faut en moyenne 14 à 20 ans pour accéder au saint des saints. Pas lorsqu’un professeur de l’enseignement supérieur touche au minimum 18.000 dh, alors qu’un professeur assistant végète de longues années à 8.400 dh.

C’est un homme simple, vêtu sobrement et le cartable en bandoulière qui expose le drame de centaines de diplômés présents et futurs. L’exemple même de l’enseignant marocain, «l’enfant pauvre d’un pays qui n’a plus le moindre respect pour ce métier», dit-il. Calme et posé, au langage choisi avec beaucoup de méticulosité et de politesse. Dénué de toute colère, trop fatigué par deux années de missives, de pétitions, de sit in et même parfois de bastons. Trop humilié d’avoir dû en arriver là.

TU SERAS UN HOMME, MON FILS…

«En dehors du problème de retard de carrière, de celui du salaire, c’est une véritable injustice morale que nous vivons !» Ce sera l’une des rares fois où l’exaspération l’emportera sur le découragement. «Si nous ne sommes pas reconnus à notre juste titre, nous n’avons pas non  plus la possibilité de diriger une unité de recherche, ni de postuler pour un poste administratif au sein des facultés où nous exerçons. Et si l’on nous concède le droit d’enseigner à des étudiants tout simplement parce que cela arrange tout le monde, on nous retire le droit de les encadrer pour une thèse.»

Professeur… disaient-ils. Il est bien loin, le regard parental, empli de fierté lorsque le 3ème d’une fratrie de neuf enfants quitte le domicile familiale d’Arfoud pour devenir interne du lycée de Goulmima. Lorsque le lauréat d’une licence en Histoire-Géographie de la Faculté des Lettres de Fès, parmi les majors du peloton, décroche une bourse pour poursuivre ses études universitaire en France. Une bourse marocaine, délivrée par le gouvernement marocain, destinée à des étudiants soutenant leur doctorat en France que ce même gouvernement marocain récuse.

 

 
 Beaucoup, las des attentes et des promesses vides, ont choisi de se rendre à l’arbitraire jugement et ont tout “simplement” soutenu une autre thèse de doctorat, bien marocain cette fois-ci. Youssef Bokbot a choisi de ne pas céder à une décision unilatérale et discrétionnaire qui sévit depuis 1986, date à laquelle il est parti pour devenir le premier docteur d’Etat marocain diplômé d’une université française. Il y a eu une lueur d’espoir lorsque S.M. Mohammed VI, alors Prince héritier alors, fut lui aussi lauréat d’un doctorat d’Etat français
«J’étais rentré pour l’attachement à ma patrie, comme beaucoup d’autres malgré les propositions que chacun de nous a pu avoir. Aujourd’hui, malgré ma famille et mes deux filles, je repartirais par n’importe quel moyen… si seulement je le pouvais». En attendant, il s’apprête à rejoindre ses camarades dans leur grève de la faim.
1963
Naissance de Youssef Bokbot à Merzouga

1980
Lauréat du Baccalauréat en Lettres Modernes à Goulmima

1986
Après 4 ans de licence, il est envoyé par une bourse marocaine poursuivre ses études en France

1991
Bokbot revient lauréat d’un Doctorat Français. Non reconnu lui dit-on.

2006
Le professeur Habilité a encore de longues années devant lui avant le titre final. 19 de ses compagnons font une grève de la faim.

O. D.

 

Commentaire (1)

1. Acheche Sophie le 15/02/2008 à 09:53

Enseignante tunisienne, je compatis à la situation injuste dans laquelle vous vous trouvez et suis solidaire de votre combat. Encore une aberration du système. Comme bon nombre de mes collègues tunisiens, j'ignorais totalement cette situation mais je me suis assignée à les en informer. Notre solidarité pourra peut-être vous aider.
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Dernière mise à jour de cette rubrique le 10/02/2008

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